Danser la Vie

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● L'abâtardissement des danses

L'abâtardissement des danses
par Harry SMITH-HAMPSHIRE (traduction Isabelle REYJAL)
Dance News n° 1449 - Le Bulletin Fédéral FFD n° 21 (01/03/1997)

 

Il arrive assez fréquemment que quelqu'un me demande pourquoi ne sont pas autorisées davantage de figures, de variations, en Valse Viennoise. Je réponds ordinairement : « Quoi, par exemple ? » Mon interlocuteur réfléchit alors quelques instants : « Eh bien, des lignes comme l'Oversway, le Throwaway Oversway, le Whisk à gauche, le... » Stop. Arrêtons les frais. Ce que l'on me propose n'est pas autre chose qu'un piratage pur et simple, pas même déguisé, de figures appartenant à d'autres danses. Aucune originalité n'apparaît. Aucune innovation, aucun concept se donnant pour but de créer des figures exclusivement adaptées au caractère de la Valse Viennoise. Lorsque la seule et unique opportunité de libre chorégraphie pour la Viennoise a été offerte en 1949, le résultat fut si effroyable - si complètement destructeur du caractère original de la Valse Viennoise -, que tout le corps des instances décisionnelles de la danse en frémit littéralement, et on décréta que désormais cette danse resterait intacte et préservée dans sa forme première, virginale, de compétition. La seule création du XXème siècle que l'on conserva fut le Contra Check.

(Par parenthèse, même un certain nombre de professionnels s'imaginent - de façon erronée - que le Contra Check est la seule entrée possible pour les Fleckerls à droite ! Comment pensent-ils que les danseurs arrivaient aux Fleckerls à droite avant que le Contra Check fût admis ? Leur ignorance vient de ce qu'il n'y a pas d'examen obligatoire sur les compétences en théorie et pratique de Valse Viennoise, avant qu'on ne soit autorisé à enseigner, entraîner ou juger sur cette danse. Aujourd'hui, il n'est même pas nécessaire de feuilleter le livre de technique de Valse Viennoise, sans même parler de le lire, pour être autorisé à juger cette danse. C'est pourtant une qualification que le BCBD (organe professionnel britannique) devrait sérieusement prendre en considération comme un plus, lorsqu'il examinera les futures candidatures pour l'obtention du Diplôme de juge habilité à juger les cinq danses standards.)

Mais le point où je veux en venir, c'est justement l'aspect inverse, à savoir qu'il est vraiment dommage qu'il n'y ait pas eu, voici des années, un Comité International des Règles de Compétition pour décider d'une forme de contrôle sur le développement des autres danses de compétition ; pour imposer une règle inviolable selon laquelle une figure spécifique, créée pour rehausser le caractère d'une danse donnée, resterait la propriété exclusive de cette danse et ne serait pas importée bon gré mal gré dans les autres danses.

Tous les professionnels et compétiteurs amateurs expérimentés doivent pouvoir discerner le plagiat qui s'exerce depuis de nombreuses années entre les variations de danse. Le piratage des idées chorégraphiques, extraites de leur danse d'origine et introduites dans d'autres danses, a conduit à un peu désirable abâtardissement (si je peux oser le terme) des danses de compétition.

Le métissage entre les danses a maintenant atteint un niveau tel qu'il est presque impossible de distinguer une danse d'une autre par seule référence aux figures qu'elle comporte, autrement dit sans entendre la musique. Les danseurs doués de bon sens et les puristes de la danse se plaignent depuis des décennies de ce sournois virus d'abâtardissement, mais sans beaucoup d'efficacité. Quelle est l'étendue du mal ? Essayez donc de faire une liste des figures que l'on retrouve dans plus d'une danse.

Le Tango n'est qu'un exemple des ravages qu'une telle contamination peut provoquer sur l'intégrité d'une danse. Les caractéristiques qui le rendaient très différent par exemple du Slow Fox Trot, se sont effritées progressivement. Le Tango ne comportait pas de propulsion du corps. Maintenant de nombreux mouvements sont effectués avec autant de propulsion corporelle que dans le Slow Fox Trot. Le Tango n'avait pas d'élévations, mais avec toutes ces figures utilisant la propulsion du corps, l'élan provoque nécessairement une élévation. II n'existe pas en Tango de pas où le pied doit être positionné sur demi-pointe, et pourtant on voit cela fréquemment maintenant dans les Promenades (pied gauche du danseur et droit de la danseuse) et dans les pas marchés (danseur déroulant excessivement son pied arrière). Les infractions aux éléments techniques qui conféraient au Tango son originalité sont devenues monnaie courante. Comme cette érosion des caractéristiques s'est effectuée selon un processus long et insidieux, elle est passée largement inaperçue du plus grand nombre des danseurs.

Bien sûr, le Tango aurait pu évoluer en toute légitimité de façon interne, sans corruption de son tempérament propre, comme ce fut le cas dans le milieu des années 1930, où, d'une danse au caractère langoureux, elle devint une danse staccato. (Ce caractère langoureux était au demeurant bien plus approprié comme interprétation physique dansée d'une musique du style de « La Cumparsita », qui était alors et reste encore populaire, mais ceci est un autre problème).

ll aura fallu les spectacles scéniques « Tango Argentina » et « Tango para Dos » pour que les danseurs les plus observateurs réalisent combien notre Tango de compétition avait perdu de son caractère. Même dansé par des couples argentins qui n'étaient plus de la première jeunesse, on voyait très clairement que leur interprétation du Tango était beaucoup plus proche des racines historiques du Tango.

Mais ne nous focalisons pas sur le Tango. L'abâtardissement a touché la plupart des danses de compétition et il est probable que cela s'aggravera à mesure que les chorégraphes ratisseront de plus en plus large pour trouver des idées soi-disant « nouvelles ». La Valse Anglaise, qui a intégré aujourd'hui beaucoup d'éléments de chorégraphie du Slow Fox Trot, est beaucoup trop syncopée. Les entraîneurs de danses Latines ont pillé les idées du Disco et des danses de caractère. Le Disco lui-même n'est pas épargné, bien qu'il puisse à bon droit se dire une forme de danse vivante et en plein développement, puisque la musique et la danse Disco ont encore toutes les faveurs de la majorité de la clientèle de danse sociale. Le Disco, non pas celui que l'on danse en discothèque, mais celui que l'on pratique en compétition, a piégé des idées issues du Modern Jazz, ou des séries télévisées sur la danse du style de « Fame ».

Ainsi la Valse Viennoise a de la chance d'être la seule danse qui ait conservé son identité. Sans aucun doute le Slow Fox Trot et la Rumba auraient-ils tiré bénéfice d'une pareille décision qui les aurait garantis contre l'importation de chorégraphies créées à l'origine pour d'autres danses. Un développement « de l'intérieur » aurait préservé leur classicisme et évité la prolifération de figures d'un haut degré de complexité, d'un style de danse « affairé » qui, à présent, les imprègnent. Les principaux critères de choix pour les figures typiques de la Valse Lente devraient être : a) sont-elles exécutables avec un « swing » de type « balancier » ? b) leur mouvement se base-t-il sur une action tourbillonnante ? Ce ne sont pourtant pas là les images qui s'imposent à moi lorsque je regarde une Valse Lente au cours d'une compétition. Bien sûr, il y a des exemples où une danse peut être enrichie par des influences « extérieures » ; c'est le cas pour l'introduction des actions de type « Charleston » dans le Quick Step, mais cela prouve simplement qu'à chaque règle on trouve des exceptions.

Danseurs, lorsque vous montez vos groupes de figures - vos chorégraphies que j'espère modulables - essayez de ne pas utiliser trop de figures semblables dans chaque danse. Gardez à l'esprit que chaque rythme devrait traduire un sentiment différent, une émotion différente. C'est ce que vous devez essayer d'exprimer.

 

 



21/08/2013

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