Danser la Vie

Danser la Vie

● Le Bal (Film d'Ettore Scola)

Le Bal (Film d'Ettore Scola)
Extraits du scénario
Danse Sportive Magazine n° 3 (01/01/1984)

 

LA SALLE DE BAL EN 1983
(Intérieur – Crépuscule)

"Le temps s'est arrêté" est un lieu commun qui a dû être prononcé pour la première fois dans une salle de bal. Notre salle de bal ne fait pas exception à la règle.

Construite dans les années 30, dans un style hybride Art Déco tardif-Moderne bon marché, elle est arrivée à nos jours quasiment inchangée.

Les petites colonnes de fonte peinte, les socles de faux marbre, les grands miroirs aux cadres de bois, les petites tables disposées en couronne autour de la piste dont le parquet est noirci, usé, par les mille "après-midi dansante", dont certaines sont immortalisées par les photographies encadrées qui sont accrochées au mur derrière le bar. Les photos de groupe, prises au cours des soirées les plus chaudes et les plus inoubliables en quarante ans de cette activité qui rend hommage à Terpsichore.

A part les dégâts lents et progressifs du temps qui ont un peu terni, estompé le cadre, comme cela arrive à certaines personnes qui ne sont plus très jeunes, mais dont l'aspect est celui de toujours malgré la poussière des années, ici au bout d'un siècle, rien n'a changé.

Aujourd'hui, un samedi après-midi d'hiver, la salle est encore vide, mais le rite de toujours va être accompli.

Un garçon-serveur, qui a vieilli en même temps que la salle et dont les mains tremblent, sort de derrière le bar en veste blanche et noeud papillon, révélant un tablier qui lui descend jusqu'aux pieds, qu'il a grands et douloureux, et sur lesquels il se déplace péniblement. A l'aide d'une perche qui oscille entre ses mains, il va fermer les rideaux des hautes fenêtres rectangulaires qui, du niveau de la rue, donnent de la lumière à ce demi sous-sol.

Un à un les faisceaux de fine poussière dorée par le coucher du soleil disparaissent.

Dans la pénombre, le garçon va au tableau des interrupteurs électriques. La piste s'illumine grâce à une série de spots de couleur, ainsi que les tables et l'escalier. De savantes zones d'ombre restent çà et là.

Quelques coups de torchon sur les tables, et le garçon retourne derrière le bar. Il range soigneusement les bols des noisettes et ceux des olives dans lesquelles sont piqués des cure-dents, puis se penche pour fouiller derrière le bar.

L'une après l'autre, les prêtresses de la danse commencent à arriver, bourgeoises, petites bourgeoises, vendeuses, prolétaires... Parce qu'ici on danse, on ne vient pas pour autre chose (du moins apparemment).

Les dames, tendues et anxieuses, espèrent tout et rien. Vont-elles plaire ? Vont-elles être choisies ? Cette soirée va-t-elle être celle des rencontres inoubliables ?

C'est l'heure : la patrouille des conquérants se glisse dans la salle en file indienne, se faufile comme un long serpent derrière les tables, pour dresser un premier inventaire sommaire des occasions de la soirée.

Aucune ne les regarde, mais elles sentent toutes ces regards peser sur leurs hanches, leurs jambes, des regards qui évaluent, comparent, attribuant l'âge, la consistance, devinent leur réticence ou leur disponibilité.

L'opération de reconnaissance s'achève devant le grand mûr des miroirs, vers lequel tous les cavaliers convergent pour contrôler sans pudeur un détail de leur image, pour augmenter leur charme viril indiscutable.

Mais que les danses commencent !

Le répertoire inépuisable des comportements humains possibles dans une salle de danse se déclenche.

Coups d'oeil, hésitations, repérages, faux départs, élans, arrêts. Timidités, audaces, maladresses, virtuosités, effronteries. Après une première approche tout à fait formelle, on ébauche lentement des hypothèses de sentiments qui, peu à peu, prennent forme. Jalousies, déceptions, émotions, sensualité ; mains croisées, tailles enlacées, pressions esquissées, refusées, imposées, acceptées; approches flatteuses, sourires; fausses indifférences, extases, dégoûts, ravissements, refus; caresses insidieuses, frôlements des lobes, dos fouillés, respirations coupées, seins haletants, narines vibrantes, lèvres frémissantes, baisers dans le cou, manèges furtifs, genoux insinuants… et toute autre possibilité de communiquer entre un homme et une femme.

Sauf, naturellement la parole.

Pourquoi "naturellement" ?

Parce qu'entre inconnus, la parole est formelle, anonyme, ne révèle rien; parce que ce sont des hommes et des femmes seuls, qui sont à la recherche de rapports différents de ceux du quotidien, de rapports exceptionnels, peut-être impossibles : ineffables, précisément; parce que ces hommes et ces femmes sont là, dans cette salle, justement parce qu'ils sont déçus par les mots qu'ils prononcent et qui leur sont dits ailleurs qu'ici; parce que tous les samedis après-midi ils viennent chercher sans se l'avouer et sans trop y compter un nouveau langage, précisément, pour leurs petites vies, un nouveau langage par le corps, les gestes, les souffles, les regards. Et puis parce que dans les salles de bal on ne parle pas : c'est pourquoi les haut-parleurs sont de plus en plus puissants et bruyants.

La parole est à la musique et à l’esprit.


Extraits du scénario de Ettore SCOLA, Jean-Claude PENCHENAT, Ruggero MACCARI et Furio SCARPELLI.


LE BAL
Un film d'Ettore SCOLA
Scénario : Ettore SCOLA, Jean-Claude PENCHENAT, Ruggero MACCARI et Furio SCARPELLI

Musique : Vladimir COSMA
Avec les acteurs de la troupe du Campagnol

- 1936, le Front Populaire
- 1940, la Guerre
- 1942, l'Occupation
- 1944, la Libération par les Américains
- 1945, l'Américanisation de l'Europe
- Mai 1968
- 1983

Huit tableaux pour symboliser presque cinquante années de vie, d'histoire, d'hypocrisie et d'espoir, à travers le comportement d'individus à la recherche d'une compagnie, de rencontres. Jean-Claude PENCHENAT et Ettore SCOLA nous présentent ainsi, d'après le théâtre du Campagnol, avec humour et ironie, une satyre presque tragique, féroce quelque fois, de la petite vie des gens.

"La salle de bal dans laquelle se déroule le film est le temple de la danse, mais aussi, si l'on veut, une métaphore de la vie, le lieu où les gens se rencontrent, s'abandonnent et se quittent, ou règnent la joie ou la mélancolie" explique SCOLA.
Thème principal de cette farce : la solitude. "Le bal, c'est la solitude des gens qui n'ont pas besoin de parole" précise encore le metteur en scène.

A remarquer la musique et l'orchestration de Vladimir COSMA, les danses réglées par D'DEE, ainsi que le "Tango de l'Occupation" créé par Jacques BENSE.

 

 



21/08/2013

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