Danser la Vie

Danser la Vie

● Quelques grammes de finesse...

Quelques grammes de finesse...
par Harry SMITH-HAMPSHIRE (traduction Isabelle REYJAL)
Dance News - Le Bulletin Fédéral FFD n° 21 (01/03/1997)

 

Une des grandes danseuses des temps héroïques de la danse de salon vient de s'éteindre à l'âge de 90 ans : Edna Deane, dont Fred Astaire disait, paraît-il, qu'elle était la meilleure danseuse de salon qu'il eût jamais vue : «Elle est la poésie même en mouvement. J'aurais adoré l'avoir pour partenaire. Elle met tant de gracieuse aisance dans ses gestes. » Edna Deane a gagné le Championnat du Monde Professionnel en 1933 et, la même année, a remporté le Championnat d'Angleterre Professionnel à Blackpool, avec Timothy Palmer. Elle a appris à danser avec la « première dame de la danse de salon », Joséphine Bradley. A la fin des années 1930, elle enseigna la danse à des « débutantes » au Grovenor House de Londres et à l'hôtel Savoy. Dans les années 1950, elle ouvrit des écoles de danse et d'art dramatique à Kensington et Rottingdean. Sa victoire à Blackpool eut lieu trois ans avant que je n'assiste pour la première fois à un championnat d'Angleterre professionnel, qui me fit faire connaissance avec la danse de compétition, en 1936, de sorte que je ne l'ai jamais vue danser ; mais on raconte que cette jeune femme mince et séduisante avait des myriades d'admirateurs pour sa façon de danser pleine d'une grâce délicieuse ; admirateurs au nombre desquels se trouvait le Duc de Windsor, alors Prince de Galles, lui-même danseur averti.

En considérant ces commentaires dithyrambiques sur sa manière de danser, je suis frappé par les mots «gracieuse aisance ». Alors que je gravissais moi-même les échelons du succès, j'ai dit un jour au champion que j'admirais le plus que l'une des qualités particulières que j'appréciais dans sa danse, c'était que cela semblait si facile. Il me répondit que danser à un très haut niveau exigeait un effort physique considérable, mais que cet effort devait toujours être dissimulé. « Cache-le sous ton manteau », me dit-il (métaphoriquement parlant, bien sûr).

Les couples russes comprendront ce que je veux dire lorsque j'aurai comparé cette dissimulation de l'effort aux meilleures performances de la danse du Gopek. Lorsque nous allâmes faire des démonstrations à Moscou en 1957, nous fûmes invités à une réception au Ministère de la Culture, où les artistes du plus haut niveau de l'URSS se produisaient. Le meilleur danseur masculin de la troupe du Gopek était absolument extraordinaire. Il se tenait accroupi, et lançait alternativement chacune de ses jambes devant lui à la vitesse de boulets de canon, mais avec le haut du corps si décontracté et si calme, à partir des hanches, qu'on aurait pu croire qu'il était assis sans bouger sur une chaise basse. Voilà ce que j'appelle de l'effort dissimulé !!!

Edna Deane avait déclaré, voici peu de temps, qu'elle était totalement fascinée lorsqu'elle regardait l'émission télévisée « Corne Dancing », mais qu'il lui semblait que, dans une certaine mesure, la grâce et l'élégance avaient déserté la danse de salon. Je pense qu'elle avait raison d'une façon générale. Même si, sans aucun doute, beaucoup de danseurs essaient encore d'illustrer l'idéal qu'elle incarnait, je pense que la tendance générale de la danse demande aujourd'hui toujours plus de déplacement au sol, de rapidité de mouvement, et d'attaque, d'attaque, d'attaque, en d'autres termes l'adoration de cette divinité toute-puissante : la puissance physique.

Notez que je n'ai rien contre un danseur dégageant du mordant, du dynamisme, de l'énergie, de la puissance, de la vitalité, de la vigueur et d'autres caractéristiques de la conduite masculine. Lorsque j'étais moi-même compétiteur, j'étais même le premier à rechercher un impact visuel par des effets dramatiques en Tango, par la vitesse et le brio en Quick Step, mais je croyais aussi dans les vertus du contraste. Sûrement, même en Tango et en Quick Step on doit pouvoir se reposer de ce pilonnage incessant et obsessionnel d'attaque et de « force de frappe » dans la danse.

Est-ce que tout ceci ne pourrait pas être plus équilibré, plus nuancé, avec de la douceur, de la finesse, de la légèreté et de la classe, pour permettre à la danseuse de montrer sa féminité, son élégance de mouvement, sa « gracieuse aisance » ? Est-ce qu'on ne pourrait pas utiliser davantage le contraste ? En Valse lente et en Slow Fox, l'accent doit être mis sur d'autres formes d'expression, encore plus subtiles : en Valse, un « swing » s'achevant en pause d'une fraction de seconde (comme le pendule terminant son « swing » vers le haut, juste avant qu'il n'amorce son « swing » de redescente) ; en Slow Fox, un « swing » corporel donné au début de la mesure, permettant une propulsion du corps « en roue libre » sur le reste de la mesure. On pourrait citer bien d'autres exemples.

Le contraste - ombre et lumière - est une notion qui semble très usitée verbalement, mais qu'on se soucie souvent fort peu de mettre en pratique. Le problème montre réellement son horrible visage lorsqu'un couple adepte de «puissance-à-tout-prix» est sacré champion, parce-qu'alors, historiquement, ce couple devient un modèle pour les apprentis-danseurs à l'autre bout de la chaîne.

Beaucoup de grands danseurs, heureusement, proposent des modèles opposés. Aussi bien John Wood et Anne Lewis que Marcus et Karen Hilton illustrent superbement la manière de combiner une danse pleine d'émotion, captivant le regard, et une aisance gracieuse du mouvement. Oliver Wessel-Therhorn, lorsqu'il était au sommet de sa carrière de compétiteur, était capable de donner beaucoup de puissance, mais ce n'était pas là son unique atout. Il savait exprimer toute une gamme d'émotions dans ses mouvements, utiliser des rythmes variés, des accélérations fulgurantes, des effets de surprise. Mais il y avait à la fois de la douceur et de la force dans sa danse. Il y avait de l'élégance, de la finition. Il savait que l'Art du Mouvement se fonde sur la dissimulation de l'effort.

 

 



21/08/2013

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