Danser la Vie

Danser la Vie

● Tango Argentino

Tango Argentino
Publicité J.R Benoit
Programme du spectacle au TMP Chatelet (01/09/1984)

 

Tango Argentino a été présenté pendant une semaine
en novembre 1983 et en septembre-octobre 1984
au TMP-Châtelet dans le cadre du Festival d'Automne.


Larmes de sel
Le tango est né, obscurément, du métissage des rythmes — y compris ceux de l'Afrique — qui s'y sont succédé sur les rives du Rio de la Plata. Il s'est approprié la sentimentalité du peuple, et c'est ainsi qu'il est devenu son porte-parole, qu'il en a suivi les mutations sociales. lia canalisé sa sensibilité et, en retour, a marqué ses comportements, sa manière d'exprimer son émotivité. Il capitalise la perception du monde particulière à l'exil et, de ce fait, efface sa marginalité. Le mélange des cultures qui définit la nation Argentine trouve là un moyen d'en finir avec la tristesse. Le tango est profondément la musique de Buenos Aires.

Quelquefois, un parfum de désuétude s'attache au tango et à tout ce qui l'entoure. Ce n'est pas faux Trop de facteurs le relient au passé. Même si l'immigré réussit à s'intégrer, il ne cesse de porter ses yeux vers d'autres pays, vers l'Europe surtout. Si les constantes du tango se soudent dans les plaintes et la nostalgie, c'est bien parce que les portenos, les hommes du port, ont en eux les images d'autres ports et celles de leurs ancêtres, et que, à force de les chercher au-delà de la plaine, de la pampa sans limite, ils pleurent. Larmes de sel où se reflètent d'autres visages, d'autres paysages perdus ou abandonnés. Les plaintes du tango disent plus que l'amour frustré, elles parlent de fatalité, de destins qui s'engouffrent dans la douleur et du paradis perdu, Europe mythique.

Alors, le tango n'est plus seulement la musique de Buenos Aires, il est à lui seul la synthèse de la ville. Il interfère sur le langage, en rythme l'élocution, laisse des traces dans la grammaire, investit la respiration de la vie quotidienne, en influence les cadences avec ses emphases, ses pauses significatives, ses finales languissantes. A Buenos Aires et sur les deux rives du grand fleuve, à la frontière de l'Uruguay, tout instant est en rapport avec le tango.

L'admiration du passé.
L'homme de Buenos Aires est plutôt taciturne, secrètement idéaliste, il a le sens de l'humour grinçant, de l'ironie déchirée, il affiche un pessimisme désarmant que le tango colonise. Le tango exalte la blessure première de l'exil, les illusions enfuies, l'impuissance à défier le présent. II véhicule une pensée née d'une fracture de base et, tout naturellement, débouche sur la nostalgie, cette force secrète qui entraîne vers l'admiration du passé.

Dans les années 50, le tango atteint le sommet de sa splendeur. Par la suite. les salles de bal reçoivent d'autres musiques. Le tango se replie. De la concentration sur la danse. on passe à la concentration sur l'écoute, sur les subtilités de l'expression musicale. A nouveau déclassé, le tango se goûte dans la communion enfumée des cabarets, comme s'il fallait faire les comptes de presque un siècle d'existence. Comme pour une initiation à un culte très grave. on se retrouve coude à coude autour des petites tables, et religieusement, silencieusement. on écoute. Du plan général, on passe au gros plan. La cérémonie muette prend des allures de messe païenne. Plus que jamais. le tango capte l'émotivité retenue du peuple argentin et sa tristesse s'inscrit dans une philosophie de la désespérance. Comme le Nô au Japon. le tango se nourrit des nuances apportées à l'interprétation.

Puis l'Argentine connaît des jours sinistres qui portent des coups terribles à la fragilité sentimentale de ces écorchés de l'âme, Européens du bout du monde plus que jamais ignorants de leur identité. Rien ne peut cependant faire disparaître le tango. Mieux et plus qu'une distraction, qu'un euphorisant. il renvoie l'auditeur à son intériorité. Il rassemble et fait chanter ses angoisses, il finit par composer un traité pratique de philosophie populaire, et les poètes donnent à leurs paroles un vertige pathétique, introduisent l'idée de la mort dans les plaintes anciennes, alors ils accèdent à la composante originelle de l'âme argentine...

JORGE LAVELLI (le Monde 12.11.83)



QUELQUES REPÈRES POUR UNE HISTOIRE DU TANGO

« Le Tango renferme, comme tout ce qui est authentique, un secret. Les dictionnaires de musique en donnent à l'unanimité une brève et suffisante définition ; cette définition est élémentaire et n'annonce pas de difficultés, mais le compositeur français ou espagnol qui, se fiant à elle, compose correctement un « Tango » découvre, non sans stupeur, qu'il a composé quelque chose que nos oreilles ne reconnaissent pas, que notre mémoire n'accueille pas et que notre corps refuse. Il semblerait que sans les crépuscules et les nuits de Buenos Aires, il soit impossible de faire un Tango et que, pour nous autres Argentins, au ciel nous attende l'idée platonique du Tango, sa forme universelle, et que ce genre fortuné ait, si modeste soit-elle, sa place dans l'univers. »
(JORGE LUIS BORGES - EVARISTO CARRIEGO)

1880-1912 - L'ÈRE EMPIRIQUE

1880 - Buenos Aires, grand port du pays, devient capitale de la République Argentine. Le Tango fait ses premiers pas. Des millions d'immigrants arrivent au pays. Ils s'installent dans les faubourgs de la ville et se mêlent aux soldats désoeuvrés, aux gauchos rejetés de la campagne et autres parias pour constituer la population de « l'orilla » (la périphérie) qui s'oppose désormais aux quartiers résidentiels et administratifs. Le bordel devient l'institution la plus représentative de l'orilla et les personnages typiques, le maquereau, la « madame », une espèce d'aristocratie noire du monde du mal.

Exclue, l'orilla se referme sur elle-même ; autour d'elle naissent une langue (le lunfardo), une mode vestimentaire, une musique et une danse — le Tango.
Le Tango, faubourien et moqueur, s'institutionnalise comme l'expression de cette population extra-muros et se construit contre les influences européennes que subit l'îlot urbain, pour l'erïcercler et l'agresser avec sa musique et sa danse.

« ... mes informateurs s'accordaient sur un fait essentiel : le tango était né dans le lupanar. » (JORGE LUIS BORGES)
« La finalité première du tango est de représenter chorégraphiquement les rapports sexuels du maquereau avec sa « pupille », et il est dansé par le public habitué du bordel. » (BLAS MATAMORO)

Comment est né le Tango ? Ses origines sont controversées. Le Tango tel qu'il apparaît dans les maisons closes de l'orilla est une expression nouvelle qui puise ses sources musicales dans la habanera, le tango andalou et la milonga. Encore qu'on ne puisse l'affirmer avec certitude, le terme tango lui-même aurait pour origine les sons que les noirs tiraient de leurs tambours (tan-go, tan-go). On a pu évoquer également l'influence du candombe, chant des noirs de l'époque coloniale, chanté a capella ou sur un accompagnement de tambourin.
L'habitant du faubourg apprend du maquereau le pas du tango. Les hommes le dansent entre eux pour tromper leur attente dans les salons du lupanar. Le tango est aussi la musique que l'on écoute dans les académias, bistrots tenus par des femmes ou dans les débits de boisson des quartiers populaires fréquentés par des hommes seuls. Bientôt, les pensionnaires des maisons commencent à danser avec les clients, parfois des hommes de bonne société qui font des descentes clandestines à la ville cachée.

« La danse gardait l'enlacement somnolant de la habanera, un croisement de jambes qui venait de la milonga, un vertige étincelant hérité du fandango et le talonnement redoublé, écho fidèle des tambours du candombe. » (FRANCISCO GARCIA JIMENEZ)

Le tango ainsi né n'a pas encore de normes codifiées, sa forme rythmique, sa structure ne sont pas fixes. La composition des orchestres violon-flûte-guitare dans les faubourgs ou pianoflûte-violon dans les salons n'a pas encore trouvé sa forme définitive.

Le bandonéon (inventé par un Allemand, Heinrich Band) et importé en Argentine en 1866 n'apparaîtra qu'après 1870. Les titres des premiers tangos font référence à des personnages, à des lieux du monde de la prostitution. Le tango n'est pas accompagné de paroles ou alors elles sont improvisées et le plus souvent obscènes.

Le Tango bagarreur

« ... Nombreux sont ceux qui ont souligné le caractère sexuel du tango, mais peu ont remarqué son caractère bagarreur... ... j'irais jusqu'à dire que tangos et milongas expriment directement quelque chose que les poètes ont souvent cherché à dire avec les mots : la conviction que le combat peut être une fête.» (JORGE LUIS BORGES)

Si les figures naissantes du tango dessinent une sorte de chorégraphie sexuelle, elles tendent aussi à représenter un duel, un combat singulier entre les différents prétendants aux faveurs de la femme et cavalière, dont la mort, le coup de couteau, du compadre ou du compadrito est parfois l'aboutissement.
Force sexuelle et force belliqueuse sont ensemble célébrées dans ce rite dansé qu'est le tango.

«Telle est peut-être la mission du tango ; donner aux Argentins la certitude d'avoir été valeureux, d'avoir satisfait une fois pour toutes aux exigences du courage et de l'honneur.» (JORGE LUIS BORGES)

Parmi les artistes les plus importants de cette époque, citons : Rosendo Mendizabal, Angel Villoldo, Enrique Saborido, Alfredo Gobbi, Manuel Campoamor, Roberto Firpo, Manuel Aroztegui, Vicente Greco, Francisco Canaro, Arturo de Bassi.

1912-1930 - L'ÈRE CANONIQUE

La loi du suffrage universel (1912) amène l'intégration sociale des classes populaires et s'accompagne d'un traitement nouveau de la culture orillera et du tango qui « intégré » perd son hermétisme primitif. Si sa structure est toujours la même, le tango devient un phénomène esthétique.

« C'était autrefois une diablerie orgiaque ; c'est aujourd'hui une façon de marcher. » (JORGE LUIS BORGES)

A Paris, dans les années dix et vingt, le tango fait fureur. En 1913, au Palais des Glaces, la finale d'un concours de tangos est gagnée par un couple qui en danse soixante-deux d'affilée. Cette consécration parisienne lui donne sa carte de noblesse et lui ouvre les portes des salons de la bonne société argentine ; tout le monde danse le tango.

Les bordels ferment selon la loi du 23 juin 1919. Le cabaret où les hommes riches vont danser le tango devient l'institution de l'époque. Le public se rassemble dans de nombreux cafés pour écouter le tango qui devient un genre musical.

Le cabaret sert de thème à la plupart des saynètes de l'époque. Le peuple qui ne peut y accéder va au théâtre pour en retrouver l'atmosphère et ses personnages auxquels il s'identifie.

A cette époque, apparaît le « musicien de tango », fusion entre « l'homme du tango » et le compositeur professionnel.

Roberto Firpo crée l'orchestre typique : la rythmique est assurée définitivement par le piano et la contrebasse tandis que les bandonéons et les violons jouent la partie mélodique. Contre-chants et variations apparaissent Le tango du cabaret est personnifié par deux figures : Osvaldo Fresedo et Julio De Caro.

Julio De Caro opère la synthèse de tous les éléments du passé et codifie la musique du tango. (Quelques musiciens adeptes de Caro : Francisco De Caro, Pedro Maffia, Pedro Laurenz, Cirfaco Ortiz, Lucio Demare.)

La poésie du tango devient aussi un genre. En 1918, Pascual Contursi écrit « Mi Noche Triste » qui sera chanté devant un public passif par Carlos Gardel. Après « Mi Noche Triste », la production des paroles de tango atteint des proportions industrielles.

Trois thèmes principaux sous-tendent cette production :
1. La réalité sociale apparaît comme une fatalité ;
2. Condamnation de celui ou celle qui trahit l'orilla, qui renie son appartenance à sa classe sociale ;
3. Condamnation (symétrique de la précédente) de celui ou celle qui abandonne la famille.

La montée du tango accompagné de paroles est parallèle à celle des chanteurs eux-mêmes. Ceux-ci doivent être d'origine populaire et avoir réussi grâce à leur effort personnel. C'est le cas du chanteur Corsini, ou encore de Carlos Gardel : d'origine obscure et marginale, cachée à jamais dans les ténèbres de la « mala vida », qu'il cotoie toujours.

Parmi les musiciens qui marquèrent cette époque, citons : Agustfn Bardi, Juan de Dios Filiberto, Gerardo Mattos Rodriguez, Eduardo Arolas, Juan Carlos Cobiân, Enrique Delfino, Anselmo Aieta, Edgardo Donato. Paroliers importants : Celedario Flores, Francisco Garcia Jiménez, Enrique Cadfcami, entre autres.

1930 - L'armée met fin à une longue période légaliste. Le peuple se voit dépossédé de sa participation politique. Le tango, la voix qui l'exprimait, se tait.

La présence croissante de la culture étrangère notamment américaine, principalement avec l'arrivée du cinéma parlant, s'affirme. Le tango devient un objet d'étude pour spécialistes. Apparition des premiers travaux historiques sur le tango.

Durant les années trente, cependant, une voix s'élève, une voix pleine de force, pleine d'originalité, pleine d'amertume, qui chante la ville phénicienne où tout s'achète et se vend, la ville indifférente, sans morale, et sans Dieu. C'est la voix de Enrique Santos Discépolo, qu'on appellera le philosophe du tango et qui a été notamment l'objet d'une étude dans la revue « Les Temps Modernes » :

«Le vingtième siècle est un dépôt d'ordures.
Personne ne le nie.
Nous vivons roulés dans un bordel.
...Celui qui ne demande rien n'a rien.
Celui qui ne vole pas est un con. »


1940-1955 - TANGO ÉVOCATIF

La renaissance du tango date de la fin des années trente alors que les classes populaires réapparaissent sur la scène nationale comme protagonistes de la vie politique.

Sur d'immenses pistes de danse, le peuple célèbre son ascension sociale en une sorte de cérémonie de solidarité physique. Il incorpore le tango à sa vie quotidienne. Les nouveaux medias : cinéma, radio, disques, le diffusent. De nouvelles possibilités s'offrent aux anciens chefs d'orchestre : Fresedo, De Caro, D'Arienzo, Di Sarli, Pugliese entre autres. Avec eux une nouvelle génération de musicien naît dont Anibal Troilo est le plus grand rénovateur.

Une double voie de renouvellement s'ouvre aux paroliers de tango. Le milieu originel du tango, la périphérie, ayant disparu, le langage se dégage du lunfardo ; par ailleurs, de nouveaux thèmes naissent avec les changements sociaux.

L'origine des paroliers a changé. Ce sont des intellectuels de formation universitaire tel Càtulo Castillo, ou des enseignants tels Homero Exposito et Homero Manzi. Ils subissent l'influence de l'avant-garde ultraïste. Il ne s'agit plus pour eux d'employer uniquement le langage de la rue, leur langue est désormais chargée d'intentions littéraires.

Sur le plan thématique, ils s'efforcent de donner à Buenos Aires une dimension mythique. Le monde du tango primitif qui ne correspond plus à aucune réalité est pour eux une sorte de matériel imaginaire de mémoire collective auquel ils font appel pour affirmer leur appartenance « à cette ville qui n'existe plus », celle de leur enfance qui est aussi celle du Tango.

Dans les années quarante, le chanteur de tango se renouvelle avec la même puissance que lors des années Carlos Gardel. Le tango devient nostalgique. le tango se chante lui-même.

« Cet arrabal (faubourg) de l'enfance apparaît lié aux éléments objectifs du tango primitif et à ses personnages. Mais tout cela appartient à la vie de paroliers seulement en tant que réminiscences. » (MATAMORO)

A cette époque, un groupe de musiciens crée un courant plus avancé et adopte le nom de « vanguardisme ». Cette avant-garde s'exprime par deux orientations, Salgân et Piazzolla. Salgân ouvre le tango aussi bien à Ravel qu'au jazz, à la samba qu'à la milonga brésilienne. C'est l'époque où Astor Piazzolla joue dans l'orchestre d'Anibal Troilo.

« Pugliese est le CountBasie du tango etHoracio Salem en est le Duke Ellington. » (CLAUDE FLFOUTER)

Peron arrive au pouvoir en 1946 et favorise la culture populaire, entre autres le tango, pour lequel la fin de cette décennie est l'apogée de son intensité créatrice.

En 1952, Eva Peron meurt ; parallèlement le tango décline et quitte le devant de la scène.

De nouveau vont s'imposer les produits culturels étrangers et notamment américains. Le rock sépare les couples, l'enlacement du tango est symbole du passé. Le tango, sans son aspect purement instrumental se réfugie dans des petites « loges » pour le plaisir rituel des quelques-uns.

A partir des années soixante, les jeunes générations redécouvrent les musiques traditionnelles annonçant une espèce de résurrection de la musique portena, musique liée au tango, réunissant un public spécifique qui le suit à partir des expériences d'avant-garde de Piazzolla et Rovira et quelques autres représentants de ce courant.



PETIT LEXIQUE DU TANGO
Arrabal : faubourg
Barrio : quartier
Compadre : personnage du faubourg, hautain, fier et courageux
Compadrito : personnage typique du faubourg de Buenos Aires, bravache et vantard
Con ventillo : bâtiment à multiples pièces sans confort où se regroupaient immigrants et marlous, ouvriers et artisans en mal de gloire
Fueye : le bandonéon (le soufflet)
Guapo : se dit d'un homme qui pratique le culte du courage
Lunfardo : argot de Buenos Aires
Milonga : musique populaire de la pampa et du Rio de la Plata
Porteno
: ainsi sont qualifiés les habitants de Buenos Aires, ville portuaire.

 

 



21/08/2013

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